KULTURA : L’épopée de la dissidence intellectuelle polonaise au cœur de Maisons-Laffitte et du Mesnil-le-Roi

A partir de 1947, dissidents et opposants polonais au régime communiste s’installent à Maisons-Laffitte puis au Mesnil-le-Roi. Ils forment le principal centre de diffusion de la pensée anti-totalitaire européenne. Ils abritent aujourd’hui un trésor d’archives inscrit au Registre Mémoire du Monde de L’UNESCO.

 

Jerzy Giedroyć dans son bureau à l'Institut Kultura, 1987 - Crédit photo: Kultura

Jerzy Giedroyć en 1987 dans son bureau à l'Institut Kultura
Crédit photo: Institut Kultura

 

Plusieurs plaques apposées sur les grilles d'une belle demeure de style anglais située au 91 avenue de Poissy, au Mesnil-le-Roi, attirent l’attention du visiteur sur l’importance du lieu : celle indiquant qu’ici se trouvent les archives de l’Institut Littéraires Kultura, revue de la Pologne libre entre 1947 et 2000, inscrites au Registre Mémoire du Monde de l’UNESCO « pour leur exceptionnelle valeur universelle » ; celle rappelant que Joseph Czapski, peintre et humaniste, a vécu ici de 1947 à 1993 et celle en hommage à Jerzy Giedroyc fondateur de Kultura qui y a vécu et travaillé jusqu’à sa mort en 2000.

 

Cette maison, bâtie en 1913, a abrité pendant un demi-siècle la résistance intellectuelle polonaise élargie à d’autres pays de l’Est et héberge désormais des archives et un patrimoine culturel inestimables.

 

Jerzy Giedroyc : itinéraire au cœur de l’Europe déchirée

 

L’histoire de la revue Kultura et de l’Institut Littéraire éponyme est indissociable de celle de son fondateur, Jerzy Giedroyc (une biographie complète se trouve sur le site de l’Institut Kultura : http://kulturaparyska.com/fr/ludzie/pokaz/g/jerzy-giedroyc).

 

Jerzy Giedroyc est né en 1906 à Minsk (actuelle Biélorussie). Il fait des études à Moscou puis Varsovie où, à la faculté de droit, il s’engage dans les corporations étudiantes, collabore au Courrier de Varsovie et s’investit en politique.

 

En 1930, il devient secrétaire du Ministre de l’Agriculture et entame une brillante carrière dans différents Ministères tout en étant rédacteur en chef de plusieurs périodiques conservateurs.

 

Lorsque l’Allemagne envahit la Pologne le 1er septembre 1939, Jerzy Giedroyc est évacué à Bucarest où il est nommé secrétaire particulier de l’ambassadeur de Pologne en Roumanie.

 

L’avancée allemande l’amène à s’engager dans l’armée polonaise où il devient chef du département de la presse et des éditions militaires. La guerre l’entraîne à Istanbul, Jaffa en Palestine, Tobrouk en Libye, Mossoul en Irak et Monte-Cassino en Italie.

 

En 1943 il rencontre Joseph Czapski qui restera à ses côtés jusqu’à sa mort au Mesnil-le-Roi et plusieurs de ses futurs collaborateurs à Kultura.

 

Avec l'aide d'André Malraux, l’Institut Littéraire achète en 1954 la grande villa du 91 avenue de Poissy au Mesnil-le-Roi où se trouvent désormais les archives de Kultura.

 

En 1946, le général Anders, commandant des forces armées polonaises prend conscience que l’occupation soviétique en Pologne sera longue et difficile. Elle nécessite donc une résistance intellectuelle. Il monte une équipe chargée de la création d’une maison d’édition à Rome, l’Institut Littéraire, qui édite le premier numéro de la revue Kultura en juin 1947 dont Jerzy Giedroyc est le responsable et principal animateur.

 

L’équipe s’installe en France la même année, d’abord à Paris puis à Maisons-Laffitte au 1 de l’avenue Corneille. Il s’agit d’une villa en ruine qui sert de magasin d’affaires militaires où s’approvisionnent les armées. Le loyer y est modique.

 

En 1954, l’Institut Littéraire Kultura doit quitter la maison louée et, grâce à l’aide des donateurs, est en mesure d’acheter la grande villa du 91 avenue de Poissy au Mesnil-le-Roi où se trouvent désormais les archives de Kultura. André Malraux, qui entretient d’excellents contacts avec l’équipe de l’Institut Littéraire, apporte son aide et son soutien dans les démarches administratives. En effet, à cette époque, il est impossible pour un étranger d’acheter une maison en France.

 

Joseph Czapski décède en 1993 et Jerzy Giedroyc en 2000. Ils sont tous les deux enterrés au cimetière du Mesnil-Le-Roi.

 

L’Institut Littéraire Kultura à la pointe de la résistance intellectuelle au communisme

 

L’Institut Littéraire débute son activité en 1946 par l’édition de livres à caractère historique. En juin 1947, le premier numéro de la revue mensuelle Kultura accueille deux articles majeurs : « la crise de l’esprit » de Paul Valéry et un texte du philosophe italien Benedetto Croce.

 

Kultura devient rapidement la plus importante revue littéraire et politique de la dissidence polonaise tandis que l’Institut Littéraire, en tant que maison d’édition, organise la diffusion clandestine de ses publications dans les pays du bloc communiste. Il assure ainsi le soutien actif à l'opposition anti-communiste en Pologne et met en place diverses actions d’aide aux mouvements de résistance au régime (voir article détaillé sur le site de l’Institut Littéraire : http://kulturaparyska.com/fr/historia/instytut-literacki/instytut-literacki)

 

Désireux de dépasser une vision « polonocentrée » de la situation pour combattre la mainmise du communisme, Kultura s’ouvre aux auteurs ukrainiens, russes, lituaniens et publie parfois des numéros en allemand, en russe ou en ukrainien. Lors du Printemps de Prague de 1968, un numéro spécial paraît en polonais puis en tchèque l’année suivante.

 

Convaincu que le combat contre l’idéologie communiste sera gagné d’abord sur le plan de la culture : littérature, histoire, philosophie, arts, sciences… - c’est-à-dire dans tous les domaines où se forment les croyances collectives - Kultura publie des essais, des poèmes, des nouvelles, des romans dans tous les domaines de la pensée et de la culture. La liste des contributeurs est impressionnante et recoupe tout un pan de la mémoire intellectuelle de la seconde moitié du XXème siècle : Alexandre Soljenitsyne, Adam Michnik, Simone Weill, Witold Gombrowicz, Albert Camus, Curzio Malaparte, Georges Orwell, Andreï Sakharov, Emil Cioran, Boris Pasternak, Heinrich Böll…

 

La libéralisation puis la chute du mur de Berlin permettent à Jerzy Giedroyc et son équipe d’obtenir la consécration. En 1988, Jerzy Giedroyc reçoit la visite de Lech Walesa à Paris, puis celle du président polonais Kwasniewski en 1996 avant d'être décoré de la croix d’Officier de la Légion d’honneur la même année.

 

L’Institut Littéraire organise le passage à l’Est des écrits édités sur papier bible, en petits caractères et format de poche pour être transportés clandestinement en train, en voiture ou encore à pied à travers les montagnes des Tatras, chaine des Carpates qui séparent la Pologne et la Slovaquie. En sens inverse, de plus en plus de manuscrits parviennent de Pologne au Mesnil-le-Roi et les nombreux visiteurs logent dans le pavillon annexe.

 

Les autorités communistes et ses services de sécurité cherchent à compromettre l’Institut Littéraire, notamment en 1968, en séparant celui-ci de la Pologne par des campagnes de diffamation et de dénigrement.

 

La libéralisation puis la chute du mur de Berlin permettent à Jerzy Giedroyc et son équipe d’obtenir la consécration. En 1988, Jerzy Giedroyc rencontre Lech Walesa à Paris. En 1989, il reçoit le prix de la section polonaise du PEN Club pour sa contribution exceptionnelle apportées à la littérature polonaise. La même année, l’Institut Littéraire est présent au salon international du livre à Varsovie. En 1996, le président polonais Kwasniewski lui rend visite. La même année, Jerzy Giedroyc est décoré de la croix d’Officier de la Légion d’honneur.

 

Travailleur infatigable et totalement désintéressé, Jerzy Giedroyc poursuit la publication de Kultura malgré la liberté retrouvée en Pologne notamment pour diffuser ses idées sur la reconstruction de la Pologne et les écueils à éviter dans les domaines politique, social et géopolitique.

 

En tout, la revue Kultura a publié 637 numéros et cesse de paraître au décès de Jerzy Gierdoyc en septembre 2000. Parallèlement, 171 numéros d’un trimestriel, Les Cahiers d’Histoire (Zeszyty Historyczne) sont publiés entre 1962 et 2010.

 

Kultura aujourd’hui : Un lieu de mémoire abritant des peintures de Joseph Czapski, grand peintre polonais.

 

Entre 1946 et 2000, la villa du Mesnil-le-Roi a archivé plus de 60.000 numéros de revues polonaises, ukrainiennes, biélorusse, lituanienne mais également françaises et tous les ouvrages et brochures édités par l’Institut Littéraire Kultura. On y trouve aussi les correspondances entre l’équipe de Kultura et les personnes extérieures : intellectuels, donateurs, résistants, contacts à l’étranger.

 

Les articles de presse consacrés à Kultura dans toutes les langues sont réunis dans de vastes classeurs et le travail de numérisation de ces archives constitue l’une des activités quotidiennes de l’équipe actuelle de Kultura.

 

En 2009, ces archives sont inscrites au Registre Mémoire du Monde de l’UNESCO « pour leur exceptionnelle valeur universelle ».

 

L’autre richesse de cette villa est une partie des peintures de Joseph Czapski, qui y a vécu de 1947 à 1993.

 

Né en 1896, il est l’un des plus grands peintres polonais dès les années 30. En 1937, ses œuvres figurent en bonne place dans le pavillon polonais de l’Exposition universelle de Paris ; il en est de même lors de l’exposition universelle de 1939 à New York.

 

Jozef Czapski sous les pyramides. Égypte, 1943. - Crédit Photo : Institut Kultura

Józef Czapski sous les pyramides. Égypte, 1943.
Crédit photo : Institut Kultura

 

Après la guerre, réfugié en France, il publie Terre Inhumaine en 1949 : un récit sur la souffrance des Polonais en URSS, la formation de l'armée polonaise et son périple en Asie centrale et au Moyen-Orient pour combattre sur le front italien. Sa biographie complète en français se trouve sur le site de l’Institut Kultura : http://kulturaparyska.com/fr/ludzie/pokaz/c/jozef_czapski.

 

Aujourd’hui, l’équipe du 91 avenue de Poissy accueille avec bienveillance chercheurs, étudiants, intellectuels et organise colloques et expositions. Entre 2010 et 2019 elle était animée par Wojciech Sikora, grand résistant au communisme, plusieurs fois emprisonné dans les années 1970, et depuis 2019 par Anna et Andrzej Bernhardt qui consacrent leurs journées à la vie de l’Institut, la numérisation des documents, l’organisation des expositions et des conférences.

 

Avoir accueilli un centre intellectuel de résistance au totalitarisme communiste disposant d’un tel rayonnement culturel, sur toute la durée qui s’étend de 1945 à la chute du mur de Berlin en 1989, est nécessairement un motif de fierté pour Le Mesnil-le-Roi.

 

Rédigé par Alain Demouy et Edwige Bouffault

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infos pratiques

 

L'association Institut Littéraire Kultura

 

L’Association, fondée en 1999 par Jerzy Giedroyc lui-même, vise à servir les objectifs suivants : « (...) garder, exposer, exploiter - pour la recherche historique et la promotion des valeurs démocratiques - le patrimoine intellectuel que représentent la revue Kultura, ses archives et les endroits de production, ainsi que les revues et documents en lien avec Kultura ou tout autre objet se rapportant à la revue ».

 

Tout ce que le fondateur de l'Institut Littéraire Kultura a créé et que l'équipe actuelle s'efforce de protéger a pour but de servir de ferment aux débats autour de la Pologne, de l’Europe, et du monde.

 

    91, avenue de Poissy

       Le Mesnil-le-Roi

 

    fermé au public pendant

        le confinement

 

     01 39 62 19 04

 

    http://www.kulturaparyska.com

 

Zoom sur :

 

Le long travail d'inventaire des archives de l'Institut

 

La réalisation du projet d'inventaire des collections de l'Institut Littéraire s'est effectuée entre 2009 et 2016. Ces archives regroupent celles de la maison d'édition et celles de la rédaction des revues : "Kultura" et "Cahiers Historiques". Elles comprennent des documents allant de 1945 à 2010 et occupent 185 mètres courants.

 

Cette collection est principalement composée de trois groupes de documents :

 

  • les archives propres à l'entreprise,
  • les documents privés des personnes directement engagées dans les activités de l'Institut durant les 65 années concernées,
  • les matériaux confiés à l'Institut Littéraire, reconnu comme une institution de confiance publique.

 

Entre 2009 et 2016, l’ensemble a été désinfecté, placé dans des pièces à dispositifs spécialisés pour la conservation du document, marqué d'un numéro d'inventaire et décrit.

 

Durant ces sept années, les équipes d'archivistes venues de Pologne ont :

 

  • inventorié et décrit environ 150 000 lettres,
  • travaillé pendant 3 127 jours ouvrables,
  • placé les documents dans 4 200 classeurs,
  • ôté 5 kilos d'agrafes et de trombones de bureau,
  • utilisé 2 268 cm de crayons à papier et 69 gommes...

 

La bibliothèque constitue l'autre volet des collections de l'Institut. Elle contient :

 

  • toutes les publications de l'Institut,
  • les livres dont l'Institut est le sujet,
  • les livres des auteurs liés à l'Institut,
  • les livres et les périodiques collectionnés par Jerzy Giedroyc, l'une des bases de travail de la rédaction,
  • les livres dédicacés,
  • une collection des publications polonaises clandestines.

 

Cette collection comporte environ 60 000 titres et demande à être cataloguée, dupliquée, soumise à une désinfection et placée dans des conditions de conservation adéquates. Les travaux ont commencé en 2016 et sont toujours en cours.